It May All End Tomorrow (comme son titre l'indique)

Des notes sur rien et la création d'un roman étape par étape, le tout orchestré par un jeune auteur, aspirant écrivain, inspiré par Cocteau, Dostoeivsky, le rock, le jazz.

12 septembre 2006

Il voulait une révolution, etc. Partie 3

Extrait des répétitions de Nos Nuits Ardentes (roman), Chapitre 1 page 3 :

"The Fairport Convention : Farewell Farewell

A Pleyel, les choses étaient différentes. On appelait ce continent le vieux monde, mais pour moi tout semblait neuf et irréel. Du béton, partout, comme si la ville avait été taillée à même la roche. L’électricité aussi, qui donnait vie au moindre mouvement de la ville. Les vêtements, taillés sur mesure et teint de couleurs que je n’avais jamais vu, des femmes qui défilaient dans les grandes rues. C’était comme poser mon pied sur la lune et me rendre compte que toute une civilisation, en avance sur nous, habitait là. Je restais à Pleyel parce que j’ignorais presque qu’il existait d’autres villes semblables, et parce que le coût des voyages me semblait bien trop élevé pour ma bourse déjà bien entamée par l’avion. Il me fallut peu de temps pour me rendre compte qu’un peu riche à Bénarès veut dire très pauvre en Europe, mais là où il fallait nourrir une famille, il n’y avait désormais plus que moi, et si mon appétit était intarissable, il se fixait sur d’autres choses que la nourriture.

A l’époque je vivais dans la rue. Je rentrais à peine dans des hôtels ou des foyers pour passer quelques nuits, me laver. Ce n’était pas une vie difficile comme ça pourrait l’être aujourd’hui. C’était même très facile, spécialement pour un jeune homme comme moi, qui venait d’où je venais. Je passais mes jours à marcher, je restais des heures à regarder des vitrines de magasins, parfois même un propriétaire, lassé de voir mon visage émerveillé, m’invitait à l’intérieur pour prendre un thé ou un café. Je lisais des livres entiers appuyé contre les murs des librairies, je me cachais dans les toilettes entre les séances de cinéma pour voir plusieurs films à la suite pour le prix d’un – à l’époque, les cinémas n’avaient qu’une seule salle, et des films de toutes sortes et couleurs se suivaient sur le même écran comme si l’on diffusait une chaîne de télévision extraterrestre.

Occasionnellement, je rencontrais des gens comme moi, de tout âge, enfermés dans la cabine des toilettes d’un cinéma, volant les restes à la terrasse d’un restaurant quand personne ne regarde, nous discutions parfois, mais jamais longtemps. J’aimais déjà être seul plus que tout. Je rencontrais même des filles, un jour ou deux dans le mois, pour ne pas être trop seul, je les draguais à la sortie des mélo à l’affiche du cinéma, et pour ces occasions, uniquement pour ces occasions, je me payais une chambre d’hôtel. J’eus l’impression que ça dura des années, des décades voire des siècles. Aujourd’hui encore, ça me semble presque aussi long que tous le reste de ma vie. Mais vint un temps où l’argent manqua totalement. Il n’y avait plus rien de tout ce que j’avais pu hériter. Je – en tant qu’incarnation de toutes mes vies précédentes, de toutes les façons qu’on avait pu m’appeler – venais de mourir pour la première fois.

Et l’opportunité m’a comme qui dirait sautée dessus. J’ai décidé de m’inscrire en médecine. Sauf que je ne sais pas qui est ce " j e ", qui est celui qui tenait tant à vivre. Devenir quelqu’un, avoir un métier, était la seule façon de pouvoir survivre. Etant donné mes revenus, je reçus une bourse qui suffit à peine à m’acheter les livres nécessaires aux études et la nourriture nécessaire à survivre. La première année fut la plus dure mais j’acquis assez vite un rythme optimum : je passais mes journées en cours, puis à la bibliothèque pour travailler. Quand elle fermait, je m’écroulais de fatigue sur un banc dans le campus, ou en été, sur l’herbe elle-même derrière un quelconque buisson. Le matin, je me douchais au gymnase, récupérais des vêtements neufs dans mon casier. Pour quelqu’un qui me surprenait dans mon sommeil à la belle étoile, je n’étais qu’un étudiant bourré qui n’avait pas pu faire un pas de plus. Contrairement à tous les autres, je n’avais rien, pas d’attaches, pas d’obligations, aucun horaire, personne pour me distraire. Si je n’étais pas parmi les meilleurs, je réussis tout même à passer chaque année sans me poser de questions sur mon avenir. Je ne me suis jamais fait un seul vrai ami."

Posté par Paul Austere à 16:00 - nos nuits ardentes- roman en ligne et en direct - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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