It May All End Tomorrow (comme son titre l'indique)

Des notes sur rien et la création d'un roman étape par étape, le tout orchestré par un jeune auteur, aspirant écrivain, inspiré par Cocteau, Dostoeivsky, le rock, le jazz.

30 septembre 2006

Quand serons-nous des fantômes ? Partie 2

Extrait des répétitions de Nos Nuits Ardentes (roman), Chapitre 2 page 2 :

" Brian Jonestown Massacre - Spun

Sacha n’arrivait pas à comprendre la nature de ces métamorphoses, si elles étaient voulues ou non, intentionnelles ou non ; il se contentait de succomber. La regarder ainsi retardait la dégustation de sa glace et il finissait invariablement en dernier, parfois dix minutes après elle, mâchouillant une mixture tiède et fondue, sorte de bouillie de tous les parfums qui composaient sa glace, essayant d’en reconnaître du bout de la langue les nuances en s’imaginant goûter les grains de beauté qui recouvraient la peau de Marie. Ce jour devait être le premier d’un mois de chaleur intense, constamment proche des 35° et Marie portait une robe légère de coton, blanche recouverte de quelques motifs bleus, sobrement décolletée, deux fines bretelles découpant son buste. Il aurait voulu lui enlever ses vêtements et lentement que toutes les personnes dans la brasserie s’éloignent en silence, à reculons, s’excusant presque de saisir un tel instant d’intimité. Il n’y avait d’ailleurs quasiment personne dans ce café, exposé plein sud et sans climatisation aucune. De la sueur parfaitement translucide coulait du front de Marie et pour n’importe quoi, il aurait échangé sa glace tiède contre la fièvre de Marie. Une serveuse leur apporta une carafe d’eau. Ils avaient finis tous les deux et regardaient l’horizon en silence. A travers la lourde atmosphère, la serveuse avait l’air d’un fantôme se débattant avec le brouillard écossais. C’était comme ça que Marie appelait les adultes : " les fantômes ". C'était plus un terme moqueur qu'autre chose. Pour elle, les adultes étaient les fantômes de l'adolescent qu'ils avaient été. Elle voyait dans tous leurs actes la trace du fantôme. Ils étaient des fantômes quand ils habitaient une vie qui n'était pas celle dont ils avaient rêvé adolescents, elle appelait fantômes les couples muets et endormis qui n'échangeait pas une parole dans les restaurants, elle appalait fantômes les gens qui semblaient incapable d'agir avec leur environnement et de changer le cours des choses, du monde, et de leurs vies, ne serait-ce que par un sourire.

La serveuse repartie en ondulant dans la vapeur, ces vêtements noirs se dissolvant dans l’air, ne laissant plus qu’apercevoir la couleur blonde de ces cheveux au loin, flottants seuls à hauteur de sa tête et disparaissant de plus en plus.

" -Depuis quand c’est un fantôme, tu crois, demanda Marie?

-J’en sais rien lui répondit Sacha. Quel âge elle a ? Je lui donnerai quarante ans, mais je me trompe peut-être.

-Elle a moins, c’est quasi-sûre.

-Alors ça fait quoi, 15 ans que c’est un fantôme, statua Sacha, peu enthousiaste.

-C’est comme ça que tu juge ?

-C’est-à-dire, "comme ça " ?

-A l’âge, simplement.

-C’est la seule façon de le juger, non ?

-C’est vraiment une pensée de mec.

-Je m’excuse d’être un mec.

-Tu ne peux rien y faire, hein ? Je peux peut-être te pardonner. Te pardonner d’être terre à terre, de ne pas réfléchir, de ne pas savoir rêver, de ne pas savoir interpréter tous les signes que dégagent la moindre chose vivante sur cette terre. Je peux le faire, je peux te pardonner de n’être qu’un mec.

-¨Pendant que tu y es, pardonne moi de jouer à tes jeux, de faire semblant de m’y intéresser pour te faire simplement plaisir. Pardonne moi ça, vas-y, j’écoute.

-Je te pardonnerai jamais ce que tu viens de dire, ça c’est sûr, mais pendant que tu as les oreilles bien ouverte, je vais en profiter pour une fois, c’est une occasion si rare.

-J’écoute, mais, excuse ma condition, je ne comprendrais peut-être pas le sens de ce que tu vas dire, et pendant que tu y es, tu pourra te retourner, un peu sur ta droite, il y a une fille de notre âge, peut-être que tu pourrais aller lui raconter tous tes trucs si jamais j’y comprends rien, et tu pourras l’embrasser et l’emmener chez toi pour qu’elle te serre dans ses bras et te disent des mots beaucoup plus doux que tout ceux que je ne t’ai jamais dit. Moi je rentrerai avec le gars qui fait la plonge là-bas dans la cuisine et lui au moins, je le comprendrai, tout comme il me comprendra, et je pourrai m’endormir la tête posé sur son gros ventre, avec son t-shirt rempli de taches de bouffe en guise de draps.

-Je n’ai même pas écouté. Tu m’as coupé la parole, d’ailleurs. Sache que ce n’est pas l’âge qui te transforme en fantôme. L’âge a quelque chose à voir, mais ce n’est pas le facteur déclencheur. Il n’y a pas un âge, ou un moment, où tout le monde, sans exception, devient un fantôme. Ça n’aurait aucun sens et ça voudrait dire que tout ce que je raconte, c’est-à-dire tout ce en quoi je crois, n’est pas fondé. Seulement voilà, c’est fondé. Dommage pour toi. On devient un fantôme non seulement quand on devient un adulte, mais plus particulièrement, au moment où l’on enterre l’adolescent qui est en nous. J’ai parfois vu des vieilles femmes de plus de 80 ans qui n’était pas des fantômes. Elles étaient la plupart du temps à moitié folles, ça c’est sûr, mais elles n’avaient pas tué l’adolescente. Je pouvais presque la voir à côté d’elles, penchée sur leurs épaules, les aidant à marcher en pouffant de rire pour se moquer gentiment de leurs infirmités. "

Sacha comprit pour la première fois que Marie ne considérait pas tous les adultes comme des fantômes. Il ne l’avait pourtant jamais vu faire de différence, jamais ils n’avaient ensemble rencontré de ces adultes vivants dont elle semblait avoir l’expérience. Elle avait donc une pensée et une vie, en dehors de lui. Cela lui paraissait incroyable et terrifiant, profondément terrifiant. Il se dit que ce n’était pas le cas pour lui, et cela l’effraya un peu plus. Il se rassura lentement en repensant à certains des secrets que Marie ne devrait jamais connaître et cela le rassurait de pouvoir se dire qu’il lui restait à lui aussi un espace de liberté, même si c’était dans le mensonge et que cela lui avait longtemps donné des cauchemars, si forts qu’en se réveillant, trempé de sueur à côté de Marie, il n’arrivait pas à se calmer, tremblant comme une feuille, de peur qu’il aurait dit quelque chose, prononcé une phrase ou un nom dans son sommeil."

Posté par Paul Austere à 14:27 - nos nuits ardentes- roman en ligne et en direct - Commentaires [0] - Permalien [#]

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