15 janvier 2007
Notre (dernière) nuit ardente Partie 6
Extrait des répétitions de Nos Nuits Ardentes (roman), Chapitre 3 page 6 :
"The Psychedelic Furs : Heartbreak beat
Sacha chercha en vain dans les moindres recoins de la discothèque, des sorties de secours à la cabine du dj, sans trace du garçon blond. Il en vint à croire que ce n’était pas lui qui l’avait bousculé un peu plus tôt et qu’il avait fait tout ça, laisser Marie, passer une heure à parcourir la boite de nuit en long et en large, pour rien. Au fur et à mesure de ses recherches, il se fit servir de plus en plus d’alcool, pour se donner du courage, si bien qu’il était désormais saoul et incapable de continuer correctement ses recherches alors que les vibrations et les errements du sol jouaient des tours à ses pieds. Il trouva une banquette et s’y écroula. La prochaine chose dont il eût réellement conscience, c’était de discuter avec une jeune fille sur laquelle il était à moitié affalé. Sa prise de conscience se manifesta par un « euuuuh » interminable interrompant le discours qu’il était entrain de lui tenir. Il avait oublié ce qu’il voulait dire et ce qu’il avait déjà dit. Il se tut, donc, complètement relâché, un bras de la jeune fille autour de son cou, le sien posé sur sa cuisse dénudée. Le silence s’installa de longues minutes durant lesquels ils se contentaient de saisir des bribes de leurs souffles entre les morceaux que passaient le dj et sur lesquels, devant eux, se donnaient en spectacles des dizaines de jeunes gens de leur âge. La jeune fille trouva quelque chose à dire. Elle commença par respirer un grand coup, qui s’entendit même par-dessus la musique, fait incroyable, et lui demanda pourquoi il avait du sang sur lui. « Ce n’est pas du sang, répondit-il, plus amusé que surpris, c’est ma cravate, la couleur s’appelle ‘bourgogne’, si tu tiens vraiment à finir la soirée en ayant appris quelque chose. » Elle retira son bras du cou de Sacha, vexée, et soulevant brusquement ses genoux pour le faire partir, rétorqua qu’elle ne parlait pas de sa cravate, mais bien des petites tâches de sang sur le côté de la jambe droite de son pantalon. Il se leva d’un bond et se pencha pour vérifier : elle avait raison, son pantalon noir était parsemé de tâches rouges qui se confondaient légèrement avec la matière mais restaient assez nombreuses pour être visibles, même dans la pénombre de la boite de nuit. Il se réfugia d’un bond aux toilettes. A cette heure avancée de la soirée, ils étaient vides et sales des restes de leurs utilisateurs, flaques dans les coins, papiers, cigarettes et préservatifs par terre. Au robinet, il tenta d’enlever les tâches avec de l’eau et du savon. Il n’oserait plus sortir maintenant qu’il connaissait l’existence de ses tâches, il aurait trop peur de se faire remarquer par n’importe qui, ou pire, la police. C’était une de ces peurs non-fondée qui nous tétanisent à l’instant pour mieux nous faire rire plus tard, bien au chaud dans nos pantoufles, à la maison. Le plus il frottait, le plus les tâches disparaissaient derrières des bulles de savon pour mieux réapparaître au rinçage. Des gens circulaient derrière lui et il pensa que il était trop tard pour rester discret et qu’il valait mieux qu’ils voient un idiot en train de nettoyer son pantalon plutôt qu’un étranger avec des taches de sang sur ses vêtements. Il se pensait au-dessus de tout soupçon quand une voix retentit juste derrière lui : « Je me suis fait frappé, et pourtant tu as l’air en plus mauvaise état que moi. Il n’y a pas de justice, hein ? ». C’était le garçon blond, droit et intact, arrivé de nulle part, à peine quelques contusions sur le nez, conséquence du contact de son visage avec le bitume lors de sa chute provoquée plus tôt, il y a des siècles de là. Un silence pesant s’installa, le garçon blond fixant Sacha, silencieux, un sourire étrange aux lèvres. Troublé, Sacha arrêta de frotter son pantalon et se regarda dans la miroir salie et nervuré des toilettes. Son visage avait empiré. Il était totalement boursouflé, des grosses poches s’étendaient de ses yeux à la moitié de son visage, ses cheveux étaient en désordre et ses lèvres séchaient de plus en plus en prenant une couleur violette. Derrière lui, le garçon blond souriait encore. Sacha lui demanda son nom d’une voix tremblante. Il s’appelait Patrick. « Patrick, je m’appelle Sacha et je suis vraiment désolé de t’avoir laissé là-bas sans appeler les secours». Le garçon nommé Patrick répondit : « Ce n’est rien. Je suis sûr que j’en aurais fait autant pour toi. Tu l’as rattrapée ?». Sacha fit mine de ne pas comprendre : « Qui ça ? ». « La fille à la moto. Je voulais juste savoir si tu l’avais vue sans son casque. Si tu avais vu son visage ». « Non », répondit Sacha. « Dommage. Je suis sûr qu’elle était mignonne. » Pris d’effroi, ne sachant plus différencier, le bas du haut, son propre reflet du garçon en face de lui, Sacha plongea son visage sous le robinet d’eau froide et avant qu’il ne puisse dire ou faire quoi ce soit d’autre, Patrick avait quitté les toilettes."
Notre (dernière) nuit ardente Partie 5
Extrait des répétitions de Nos Nuits Ardentes (roman), Chapitre 3 page 5 :
"New Order - Let's Go (nothing for me)
Le téléphone vibra dans sa poche. Déjà lancé sur la route, il leva très légèrement le pied le temps de l’extirper de son pantalon qui collait contre sa peau en sueur. Sur l’écran retro-éclairé le nom de Marie s’affichait en grand et illuminait l’intérieur sombre de sa voiture. C’était un message. « G suis ou on devais être. é ou tu devrais être. Oublions tout ca ». Il ne put déchiffrer ces hiéroglyphes à la première lecture. Etait-ce l’écriture ou la formulation ? Ce texte lui semblait prendre la forme d’un code secret qui illumina en lui les sentiments qu’avait effacé son sprint nocturne. Marie avait retrouvé leurs amis. En une fraction de seconde, il reprit conscience de leur vie à tous les deux avant l’accident. Tout bascula à nouveau, comme les événements n’avaient pas arrêté de basculer toute la journée. Plus tard, peut être pour se justifier, il analysa sa décision de faire demi-tour et de retrouver Marie, non pas comme un abandon, mais comme un bond en avant. Affronter les difficultés. Une prise en main de son destin, bien plus courageuse que de suivre la fille à la moto. Il fit demi-tour, en direction de la boite de nuit.
Sur la piste, il dansait, balançait son corps contre les autres convives, secouait sa tête, et ne pouvait se détacher de l’impression que tout le monde autour de lui le regardait et comprenait ce qui s’était passé dans la soirée. En fait, il essayait de savoir si les gens le regardaient vraiment avec insistance ou si c’était dans sa tête. La cravate rouge qu’il portait par dessus sa chemise en soie virevoltait au rythme des pas de danse et lui infligeait des petites claques sur le visage quand il s’agitait de trop.
Marie lui avait dit à son arrivée, descendu en trombe de la voiture qu’il avait forcé dans ses limites pour arriver jusqu’à la boite de nuit : « Tu as l’air horrible ! Si fatigué… Rentre chez toi, ce n’est pas grave », mais il n’avait pas voulu l’écouter. Elle l’avait empêché de suivre la fille à la moto, tout ça pour qu’il se trouve là, en sueur, serré contre d’autres gens en sueur, tentant de danser au plus près de la climatisation, alors il allait en profiter. Son visage brûlait d’une fièvre infectieuse qui s’étendait lentement au reste de son corps. La musique se fit syncopée. Les projecteurs clignotèrent par alternance. Les danseurs disparaissaient et réapparaissaient. Il ne reconnaissait plus le disque. Marie fut en face de lui. Elle lui prit les deux mains. Elle dansa avec lui. Se colla contre lui. Se sépara de lui. Se colla contre lui.
Quelqu’un, un autre danseur, se cogna violemment contre son dos. Le temps de se retourner, transporté par une colère injustifiée qui grandissait en lui depuis longtemps, et il crut reconnaître une masse de cheveux blonds qui s’éloignait au milieu de la foule, se frayant tant bien que mal un chemin parmi les danseurs nerveux, en direction du bar dans une autre salle. C’était le garçon qui s’était fait agresser avec eux.
Il voulut immédiatement le suivre et fut retenu par la force surprenante du bras de Marie qui le tira à elle. Elle lui sourit, fit semblant de ne pas voir qu’il avait été distrait et paraissait ne pas avoir remarqué le garçon blond. Sacha essaya de se soustraire à son étreinte tout en suivant le garçon blond du regard. Marie finit par le lâcher, comme un abandon, tandis qu’il se débattait, tant et si bien qu’il faillit être projeté à terre par sa propre force. Elle s’éloigna, ostensiblement en colère, percutant les autres danseurs. Parce qu’il avait perdu le garçon blond du regard, il la suivit.
Elle l’emmena près de la sortie de la discothèque devant la porte entrouverte par laquelle filtrait la chaleur de la nuit si semblable à l’air étouffant de la journée, récupérant au passage ses affaires. Se retournant enfin, le fixant droit dans les yeux, révélant le mascara noir qui commençait à s’écouler des siens, elle dit « Je rentre. Je te laisse le choix. Ou tu viens avec moi là tout de suite. Ou bien tu me laisse sur le pas de cette porte, parce que pour je ne sais quelle raison tu n’as pas envie de me voir ce soir, de la même façon que tu n’avais pas envie d’être avec moi tout à l’heure, de me réconforter et de partager ma peur, et alors on se reverra quand tu te seras reposé, quand tu auras quitté ce tain blafard, et ce sera à moi de décider où, quand et si j’en ai envie ». Sacha scruta d’un œil la piste de danse en contrebas dans l’espoir d’y apercevoir la garçon blond. Il était sans doute toujours au bar. Il voulait lui parler mais il ne voulait pas que Marie l’aperçoive. Alors il la laissa partir. Ce serait trop facile de réduire la décision et ses conséquences à cela et pourtant, à l’instant crucial, celui durant lequel il aurait pu, ou du, prendre sa main, lui demander de rester, lui proposer de changer, s’excuser, partir avec elle, la seule chose qu’il lui vint en tête c’était de la honte. Honte de n’avoir rien pu faire bien plus tôt, pour lui, pour elle, pour le garçon blond et même la fille à la moto. Il ne pourrait jamais se pardonner à lui-même et ne pouvait donc accepter que Marie lui pardonne. Il se rappela son reflet dans le rétroviseur. Avait-il encore ce même visage ? Il décida que oui et il laissa partir Marie, dans un lent soupir rendu inaudible par la musique de la boite de nuit. Peut-être que ce soupir aurait pu faire la différence. Qu’elle aurait pu tout comprendre. Mais elle partit sans se retourner. "
04 janvier 2007
Notre (dernière) nuit ardente Partie 4
Extrait des répétitions de Nos Nuits Ardentes (roman), Chapitre 3 page 4:
"The Cure : The Holy Hour
La boite de nuit diffusait une sorte de rock accéléré au moins 2 fois. Sacha avait rejoint Marie il y avait une heure déjà, vers 2 heures du matin. C’était une chose étrange à faire. Etre dans une boite de nuit quelques heures seulement après avoir cru mourir. Marie avait été auscultée par les ambulanciers puis laissée sur place tandis que le garçon blond était transporté aux urgences. Il irait bien. Elle resta un long moment à regarder les pompiers désincarcérer le conducteur de la voiture. Au bout de quelques minutes, elle était passée du centre de l’attention à la simple spectatrice. Un pompier lui demanda même de partir, de les laisser travailler. Elle resta cependant assez longtemps pour voir le corps calciné et meurtri du conducteur être déposé sur une civière. Il était encore en vie. Elle ne trouva rien d’autre à faire que de rejoindre les amis avec qui elle aurait du passer la soirée. Elle était seule. Sacha avait disparu. Il poursuivait la fille à la moto, il errait à toute allure dans une grande avenue puis pensant reconnaître le feu arrière de la moto, il s’engageait dans une rue perpendiculaire qui n’était autre qu’un cul de sac au fond duquel un homme assez âgé et bedonnant pour ne pas être confondu avec la fille à la moto descendait d’une Harley Davidson. En marche arrière, il s’était extrait à tout allure de l’impasse juste à temps pour voir la fille à la moto traverser un pond au-dessus de lui. Il descendit de la voiture, la laissa, portière ouverte, au milieu de la route et entreprit de monter l’escalier qui permettait de rejoindre le haut du pont. Arrivé en haut, il ne pouvait déjà plus apercevoir la moto et pourtant continua à courir, de toutes ses forces, effectuant des bonds à chaque foulée, se sentant plus léger que jamais il n’avait été, ressentant comme une intense sensation d’accomplissement, presque persuadé de pouvoir ainsi rattraper la fille à la moto. Il crut entendre le bruit d’un moteur, mais peut-être était-ce ses oreilles qui bourdonnaient sous l’effort. Très rapidement, ses forces déclinèrent. Il s’arrêta sur le bas côté, aussi vidé qu’il s’était senti fort quelques secondes auparavant. Etrangement, il repris son souffle sans difficulté. Ses jambes était fraîches et insensibles. Il ne ressentait aucun point à l’estomac. Toute la douleur, toute la tension subit lors de ce long sprint, était venue s’accumuler dans son esprit. Il se sentit vieillir d’un coup. Il avait acquis une lucidité sereine, mais effrayante. Il ne voulait plus rentrer chez lui. Il ne voulait plus rentrer chez Marie. Il ne voulait même plus la voir, il ne voulait plus l’entendre, il ne voulait plus sentir qu’elle l’aimait. Il voulait du changement et se sentir exister. Il voulait découvrir des nouvelles situations et se sentir les maîtriser. Il voulait enfin gagner, il voulait être regardé comme un inconnu, il voulait surprendre et s’extirper d’un monde où tout de lui était attendu, connu d’avance, et où aucun de ses faits et gestes n’avait plus d’importance, car répété encore et encore comme une boucle mathématique sans fin. Il devait se débarrasser des restes d’une vie morte qu’il croyait encore vivre comme les blessés croient sentir leurs membres amputés. Il ne pouvait plus réfléchir – il ne voulait plus réfléchir. Il avait toutes les solutions en lui, il lui suffisait de vivre. Tout en faisant tourner ses idées dans sa tête, il avait rejoint sa voiture, presque irréelle, au milieu de la route déserte, ouverte, les phares allumées, le moteur tournant, au milieu de la route, intacte, préservée, prête à reprendre son chemin. Dans l’habitacle, il réorienta le rétroviseur et s’y observa : son visage reflétait une expression sérieuse, décidée. Même quand il essayait de sourire, cette expression dominait. Elle était calme, maîtrisée au milieu de la tempête de ses sentiments. Elle était fixée à lui, malgré les grimaces qu’il se faisait, malgré le rose qui illuminait ses joues après le petit sprint improvisé. Il se trouva de nombreux points communs avec sa voiture abandonnée.
En se remémorant le circuit routier de la ville, il déduisit que la fille à moto allait prendre, en suivant la route après le pont, la nouvelle autoroute souterraine. Il en était certain, ce pont, en redescendant, amenait, un kilomètre plus loin, à l’entrée du tunnel. Il n’aurait eu qu’à foncer à travers les petites rues de la ville jusqu’à l’endroit du centre où le tunnel se terminait en attendant que les travaux ne soient achevés, et coincer la fille à la moto quand elle en sortirait. Ça, ou il l’aurait suivit jusque chez elle."









